30.
Cache-cache mortel
Le Kraken disposait en son centre d’un vaste patio circulaire qui servait de salon d’hiver. Chaque étage ouvrait un balcon rond sur cette cour intérieure qui faisait ressembler l’endroit à une immense pièce montée creuse. Son sommet était couronné par une coupole de verre laissant filtrer le soleil ou les étoiles jusqu’aux fauteuils et sofas en fer forgé en contrebas.
Matt avait remarqué que si Doug voulait sortir de sa chambre pour rejoindre le fumoir ou toute autre partie située dans les deux tiers avant du manoir, il était obligé de passer par le patio. Aussi avait-il suggéré que Tobias et lui montent leur garde ici. Ils pouvaient ainsi se reposer, voire dormir à tour de rôle, sans pour autant déserter leur poste. Ils s’étaient installés tout en haut, sur une corniche servant à soutenir une statue d’amazone au-dessus du vide, et puisque la plate-forme était assez large pour les accueillir, Matt avait disposé plusieurs épaisseurs de couvertures sur lesquelles ils étaient allongés. Au début, Tobias n’était vraiment pas à l’aise, il n’osait pas fermer l’œil, car sans aucun garde-fou, s’il venait à rouler pendant son sommeil il chuterait de vingt bons mètres avant de s’écraser sur le dallage. Puis, la fatigue et l’habitude aidant, il finit par s’assoupir dès la deuxième nuit tandis que Matt guettait.
La troisième nuit, aux alentours de minuit, une fine pluie se mit à tambouriner sur la verrière, juste au-dessus de leurs têtes. Matt ne ressentait plus que de légers tiraillements aux muscles et ses blessures aux mains cicatrisaient. Tobias contemplait le buste nu de l’amazone, cette fière guerrière tenant un arc devant elle.
— Pourquoi il lui manque un sein ? demanda-t-il tout bas.
— Je crois que la légende dit qu’elles se le coupaient pour pouvoir mieux tirer à l’arc.
Tobias fit la grimace en se touchant les pectoraux.
— Je suis content de ne pas être une amazone, confia-t-il.
— Tu t’entraînes toujours ?
— À l’arc ? Oui, souvent même. Faut dire que je ne suis pas très bon. Je touche souvent la cible mais je n’arrive pas à mettre la flèche au centre, j’enchaîne les tirs trop vite, ça a toujours été mon problème, la précipitation.
— Tu es un hyperactif, faut toujours que ça aille vite, ou que tu fasses quelque chose. À mon avis, si tu parviens à te calmer, tu tireras mieux.
Après un silence, Tobias désigna l’amazone.
— Elle est jolie quand même, tu ne trouves pas ?
Matt hésita.
— Mouais.
— Dis, t’as… t’as déjà touché les seins d’une fille ?
Matt pouffa.
— Non, non.
— T’as pas envie ? Moi je suis curieux, lâcha-t-il sans détourner le regard de la poitrine amputée.
— Sûr que j’aimerais bien. Mais… faut trouver la bonne fille, pas n’importe qui.
Tobias prit le temps de jauger cette réflexion avant de répondre :
— Pas faux, ça doit pas être pareil quand on trouve la fille vraiment très jolie et quand on s’en fiche.
— C’est plus qu’une question d’être jolie ou non, c’est… de l’attirance.
— T’es déjà tombé amoureux ?
Matt regarda ses mains.
— Non. Pas encore.
— Et Ambre, tu la trouves comment ?
Matt sentit son ventre se creuser.
— Ambre ? C’est une sacrément jolie fille. Pourquoi ?
Qu’est-ce que Tobias pensait ? s’alarma Matt. Ça se voit que je l’aime bien ? Si Tobias avait pu le remarquer alors tout le monde, y compris Ambre, le savait aussi !
— Jolie comment ? insista Tobias. Jolie comme ça, ou jolie attirante ?
Matt avala sa salive. Il n’osait pas avouer ce qu’il pensait vraiment.
— Parce que moi je la trouve vraiment canon ! enchaîna Tobias. En même temps, la Lucy elle est pas mal non plus avec ses grands yeux bleus ! Tu vois qui c’est ?
Matt, rassuré que Tobias n’insiste pas davantage sur Ambre, se reprit :
— Oui, c’est vrai qu’elle est belle.
— Je me demande si je pourrais lui plaire.
— Bien sûr que tu pourrais ! Pourquoi pas ?
— Bah, tu sais bien… Je suis… noir, et elle est blanche !
— Oh, ça. On est des êtres humains, non ? C’est quoi la différence ? Ah, oui, ta peau est de la couleur de la terre, la sienne de celle du sable. C’est avec du sable et de la terre qu’on fait les continents, qu’on fait la Terre, non ? Alors vous êtes faits pour vous mélanger. Il ne peut en naître que de bonnes choses.
— Si seulement tout le monde pouvait penser comme toi !
Matt allait répondre lorsqu’il aperçut du mouvement plus bas.
Une lueur ambrée apparut au premier étage. Matt donna une pichenette sur le bras de son copain :
— Regarde ! Ce sont eux !
Deux silhouettes encapuchonnées longèrent le patio, lanterne à la main, pour s’enfoncer dans un couloir.
— Faut pas les perdre, on fonce ! s’enthousiasma Matt.
Ils bondirent sur leurs pieds, sautèrent sur le balcon et dévalèrent les marches jusqu’au premier étage où ils se firent plus discrets. À cette vitesse, ils ne tardèrent pas à rattraper les deux comparses au visage dissimulé.
— On dirait qu’ils vont vers le passage secret, murmura Matt.
— Regarde, cette fois il y a un grand et un petit, ça pourrait être Doug et Arthur.
— Ou Regie.
— Qu’est-ce qu’on va faire ? Tu comptes t’opposer à eux ?
— Non, sauf s’ils s’en prennent directement aux Pans de l’île dès cette nuit. Mais si ça tourne mal, essaie de plaquer le petit au sol, je m’occupe de l’autre.
Ils ne tardèrent pas à traverser le fumoir et ses senteurs épicées et, comme prévu, le mystérieux duo entra dans le couloir au passage secret. Matt et Tobias s’arrêtèrent au coude avant les marches, pour ne pas être vus. Plusieurs voix leur parvinrent :
— Personne ne vous a vus ? demanda Doug.
— Non, tout le monde dort, répliqua un garçon.
— J’ai pris toutes les armes qu’il y avait dans la Licorne fit une fille.
— Et moi j’ai ramassé les dernières que je n’avais pu prendre l’autre jour au Centaure, fit une quatrième personne, un autre garçon.
— Très bien, les félicita Doug. On n’a plus qu’à descendre toutes celles qui sont ici sur les armures et l’île sera débarrassée de toutes les armes en acier.
— Tu les caches où ? fit la fille.
Aussitôt Matt songea à son épée et fut pris d’une colère sourde qu’il parvint à taire en se répétant qu’il l’avait cachée dans le fond de son armoire. Si elle s’y trouvait encore, il se promit de la dissimuler encore mieux.
— Dans une petite salle du manoir hanté, répondit Doug, personne ne pourra y accéder. Vous avez fait du bon boulot, c’est le meilleur moyen de s’assurer que tout se passera comme prévu quand on lui ouvrira les portes…
Tobias se colla à Matt pour lui murmurer à l’oreille :
— Ils sont en train de soigner leur plan, ils nous laissent sans défense, c’est pour bientôt !
Matt hocha la tête :
— Il va falloir agir, on ne peut plus attendre, répondit-il de la même manière. Je vais tenter de voir leurs visages, il faut qu’on sache qui fait partie des traîtres.
Il se pencha tout doucement à l’angle du mur, pour que le haut de son crâne dépasse, puis ses yeux.
En bas des marches, Doug discutait avec quatre autres silhouettes. Il put reconnaître le petit à ses côtés : son frère Regie. Les autres étaient soit de dos, soit trop dans la pénombre pour être visibles.
La fille prit la parole :
— On a peut-être un souci, dit-elle. Ça fait deux nuits consécutives qu’une nuée de chauves-souris vole au-dessus de l’île. Elles sont très nombreuses, peut-être cent ou plus, elles tournoient pendant plusieurs heures avant de s’éloigner. J’avoue que ça ne m’inspire rien de rassurant.
Elle bougea suffisamment pour qu’une mèche de cheveux bouclés sorte de sous son capuchon. Elle était blonde. Hors Claudia était brune. Une autre fille ! D’après les voix qu’il entendait, Matt était certain que tous les autres étaient des garçons. Ça portait le nombre des conspirateurs à au moins six ! Un véritable gang.
— Des chauves-souris ? répéta Doug. Je n’étais pas au courant. J’espère qu’elles n’ont pas muté comme d’autres espèces animales, je n’ai pas envie d’avoir des ennuis avec des bestioles volantes.
Derrière Matt, Tobias étouffa un éternuement. Malgré tous ses efforts, un sifflement fusa dans le couloir.
Doug et les siens sursautèrent :
— Qu’est-ce que c’est ? dit-il. Allez voir, Regie tu restes avec moi on va planquer toutes les armes, vite !
Matt fit volte-face, Tobias lui offrit une grimace confuse en guise d’excuse et en trois enjambées ils se retrouvèrent dans le fumoir où Matt se glissa sous un canapé tandis que Tobias ouvrait un placard servant à abriter les queues de billard ; il eut tout juste le temps de refermer la porte au moment où trois paires de chaussures entraient à toute vitesse.
— Quelqu’un est planqué ici, c’est sûr ! fit un des traîtres.
— Tu crois ? C’était pas le vent plutôt ?
— Non, on aurait dit… un éternuement !
Les trois se séparèrent pour inspecter la pièce, derrière le bar, dans chaque recoin, sous les épais rideaux. Matt pouvait suivre leurs gestes grâce à leurs jambes qu’il distinguait. Ils n’allaient pas tarder à le découvrir, lui ou Tobias. Que feraient-ils alors ?
Ils protégeront leur secret ! Ils nous tueront ou nous garderont prisonniers quelque part jusqu’à accomplir leur sinistre stratagème, voilà ce qu’ils feront !
Il devait agir. Prendre les devants. Mais pouvait-il battre trois personnes au corps à corps ? Matt doutait de parvenir à canaliser sa force, il n’y arrivait pas lorsqu’il s’entraînait, pourquoi en serait-il autrement pour se battre ? Il semblait qu’elle ne se manifestait que lorsqu’il était dans le feu de l’action, presque en état second. Tant pis, je dois tenter ma chance, si j’ai l’effet de surprise avec moi, j’ai peut-être une chance de les mettre KO. Matt avait les jambes vides, sans énergie, la peur le rendait hésitant. Jamais il n’y arriverait !
Le garçon un peu autoritaire s’immobilisa juste devant le canapé où Matt se terrait. Maintenant ! Je dois y aller maintenant ! Pourtant il n’osait bouger, incapable de rassembler le courage nécessaire.
— Quelqu’un était forcément là ! s’énerva le garçon qui menait le petit groupe. À tous les coups c’est ce Pan dont Doug se méfie, ce Matt.
— Tu veux qu’on aille voir sa chambre ? Si on court on peut y être en même temps que lui ! S’il n’est pas dans son lit on sera fixés. Et s’il y est tout essoufflé, pareil !
— Bonne idée, on fonce !
Les trois disparurent en une seconde. Matt sortit de sous le canapé et alla libérer Tobias de son placard.
— Ils vont savoir ! paniqua Matt. Ils courent vers ma chambre ! Quand ils la trouveront vide ils sauront que c’était moi qui étais là, que je sais tout de leur plan. Ils ne me laisseront jamais en vie !
— Alors on va dans la mienne, s’ils sont si malins que ça ils ne tarderont pas à venir la vérifier aussi. Tout le monde sait qu’on traîne tout le temps ensemble !
Moins de cinq minutes plus tard, Tobias et Matt faisaient semblant de dormir, le premier dans son lit, le second sur le sofa. La porte s’entrouvrit peu de temps après, les deux amis entrèrent en apnée pour ne pas paraître essoufflés, et une voix murmura :
— Tu vois, ils sont là ! Je te l’avais dit. C’était le vent en bas !
La porte se referma et Matt soupira.
C’était passé tout près.